
Au milieu des flammes courait Angélique, les yeux rougis, la robe souillée de cendre, fuyant le conquérant Anglais, respirant à peine. Les images des corps de ses parents, déchirés par le sabre, morcelés par la baïonnette, déflagrés par le mousquet et piqués par le moustique, la hantaient. Elle courait néanmoins à en perdre l’haleine, ayant réussi en se cachant dans le tas de fumier derrière la maison à tromper tout l’après-midi la vigilance de l’agressif conquérant, alors que tous ses proches tombaient sous les coups, ou se tortillaient sous le viol, en hurlant. Elle se sentait littéralement dans la merde, et se demandait comment s’en sortir. Elle s’était échappée finalement à la tombée du jour, avait longé la métairie ardente, dépassé les dépendances calcinées, franchi la ligne du moulin, rejoint le cours d’eau, perdant au fil des ronces des lambeaux de mousseline, des pans entiers de strass, des rubans de taffetas. Ses boucles étaient dénouées, emmêlées, sales : son enfance était pour toujours derrière elle.
Et quelle enfance! Ses parents étaient venus en Nouvelle-France, délégués par le roi, ou peut-être punis par sa Majesté ; ils s’étaient établis près de Montmagny, avaient rénové un vieux shack de chasse huron pour s’en faire un manoir, et avaient asservi et épuisé la gent menue qui œuvrait au défrichage. Les colons, comme leur nom l’indique, avaient accepté leurs nouveaux maîtres comme le corps subit une maladie, avec peine mais espoir de lendemains qui chantent. Elle avait grandi laissée à elle-même, entre un père folâtre et sa mère qui accueillait à bras ouverts indifféremment sauvages, commerçants, capitaines Anglais et coureurs de bois de passage. Au contact de tous ces pères potentiels elle s’était forgé une identité composite, improvisant dans ses jeux avec les animaux de la fermette les accommodements raisonnables que ses parents pratiquaient avec tant de naturel.
Aujourd’hui elle sentait que son monde avait basculé, elle se demandait dans sa course, fuyant l’Anglais et désertant les terres ravagées de feu sa famille, ce qui lui arriverait maintenant qu’elle puait la merde et qu’elle venait de laisser entre les doigts crochus de quelque épinette le dernier lambeau de son dernier jupon. Soudain, devant elle vit un Sauvage, tomahawk dans la main, panache d’orignal sur la tête, vêtu d’un simple pagne de cuir. Il sentait le musc. Il crut voir apparaître son totem et se jeta à genoux. Angélique ne sut s’arrêter, elle tomba dans ses bras et s’évanouit. Le lendemain sa nouvelle vie avait commencé. Un temple lui avait été érigé pendant la nuit, de l’encens fumait près de la peau sur laquelle elle avait été étendue, et des vieilles matriarches tressaient de la babiche en attendant sa bénédiction. Elle était le totem de la tribu, l’incarnation du Grand Manitou – on l’avait appelée Biche Poisseuse, et on lui réclamait la pluie. Pis là…
Texte : Marina Girardin
Photo : Élizabeth Lemay






Flux RSS des commentaires de cet article. / TrackBack URI